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À la masse ! - epujsv - 5 novembre 2023 à 13:16

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"Avec Israël, le peuple qui était par définition cosmopolite, diasporique et universaliste est devenu la source de l’État le plus ethnocentrique et territorial que l’on puisse imaginer. Un État qui s’est bâti au fil des guerres contre ses voisins, en se concevant comme un État juif exclusif – c’est inscrit depuis 2018 dans sa Loi fondamentale – et qui planifie l’élargissement de son territoire aux dépens des Palestiniens. Je vois là une mutation historique majeure, qui indique deux pôles antinomiques de la judéité moderne. La guerre à Gaza confirme que le nationalisme le plus étriqué, xénophobe et raciste, dirige aujourd’hui le gouvernement israélien.
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Ce qui est train de se passer risque de brouiller considérablement notre paysage culturel, intellectuel et mémoriel. Je peux comprendre les réactions émotionnelles très fortes au 7 octobre, mais elles ne devraient pas étouffer un effort nécessaire de contextualisation et de compréhension rationnelle.
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Dans un tel contexte, l’évocation de l’Holocauste devient une source permanente de malentendus. L’instrumentalisation de la mémoire de l’Holocauste n’est pas nouvelle. Aujourd’hui, elle sert à légitimer la guerre à Gaza. Lorsqu’on évoque l’Holocauste, c’est pour présenter l’antisémitisme comme la clef d’explication du 7 octobre et s’étonner, voire s’indigner de la vague de solidarité avec les Palestiniens qui s’est manifestée massivement dans le Sud global.

Certes, le 7 octobre a été un massacre épouvantable, mais le qualifier de plus grand pogrom de l’histoire après l’Holocauste signifie suggérer une continuité entre les deux. Cela induit une interprétation assez simple : ce qui s’est passé le 7 octobre n’est pas l’expression d’une haine engendrée par des décennies de violences systématiques et de spoliations subies par les Palestiniens ; c’est un nouvel épisode dans la longue séquence historique de l’antisémitisme, qui va de l’antijudaïsme moyenâgeux jusqu’à la Shoah, en passant par les pogroms dans l’Empire des Tsars. Le Hamas serait donc le énième avatar d’un antisémitisme éternel. Cette lecture rend inintelligible la situation, cristallise ces antagonismes et sert à légitimer la réponse israélienne. Nétanyahou s’était d’ailleurs distingué, il y a quelques années, en déclarant que si Hitler avait mis en œuvre la Shoah, le Grand mufti de Jérusalem en serait l’inspirateur.
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une guerre génocidaire menée au nom de la mémoire de l’Holocauste ne peut qu’offenser et discréditer cette mémoire, avec le résultat de légitimer l’antisémitisme.
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Cette mémoire a servi de paradigme pour construire le souvenir d’autres violences de masse, des dictatures militaires en Amérique latine à l’Holodomor en Ukraine, jusqu’au génocide des Tutsis au Rwanda… Si cette mémoire s’identifie à l’étoile de David portée par une armée qui accomplit un génocide à Gaza, cela aurait des conséquences dévastatrices. Tous nos repères seraient brouillés, tant sur le plan épistémologique que sur le plan politique.

On entrerait dans un monde où tout s’équivaut et où les mots n’ont plus aucune valeur.

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En Europe, nous sommes confrontés à l’héritage d’un siècle et demi de racisme et de colonialisme qui ont laissé des traces dans les mentalités, les représentations, les perceptions et les relations sociales. Cela ne se voit pas qu’aux élections, cela se voit quotidiennement, avec les contrôles au faciès dans le métro, avec les lois islamophobes, le débat sur l’immigration, etc. En Israël, j’ai l’impression que le racisme est entré également dans l’ordre naturel des choses. Il y a une accoutumance à la ségrégation de Gaza, aux colons de Cisjordanie qui confisquent les terres et disposent de routes réservées, aux check-points pour les Palestiniens, aux opérations militaires arbitraires, aux vexations quotidiennes. De l’autre côté du mur, cette accoutumance ne peut que produire un sentiment d’abandon, de désespoir, d’humiliation et de haine. Je pense qu’il faut lutter contre cette accoutumance, qui est un obstacle insurmontable à toute perspective de paix."
Enzo Traverso : la guerre à Gaza « brouille la mémoire de l’Holocauste »
Mediapart, 5 novembre


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