Quand La Voix du Nord ménage la susceptibilité de ses lecteurs...
Faut-il s’étonner dans un pays où Jean-Marie Le Pen recueille les voix d’un électeur sur cinq, qu’un grand quotidien régional refuse la publication d’un avis de décès pour ne pas contrarier - je cite - ses « lecteurs d’extrême droite » ? Une histoire édifiante mais pourtant véridique qui met en évidence la difficulté de la France à reconnaître son passé collaborationniste, mais qui confirme aussi le caractère de plus en plus pathétique de la ligne rédactionnelle de la Presse Quotidienne Régional Française dans son ensemble.
LES FAITS. Selon le bulletin Mémoire et Vigilance daté du 15 décembre 2002 et édité par L’Association des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (AFMD), le journal local La Voix du Nord, a refusé il y a plusieurs semaines la publication d’un avis de décès au motif qu’il mentionnait la mémoire du premier époux de la défunte « assassiné par la milice française de Voiron » et du second mari « rescapé des camps nazis ». Informé par quelques anciens résistants et déportés Lillois, un journaliste du Canard Enchaîné voulant vérifier la véracité des faits exposés, s’est entendu répondre par le responsable de la publicité et des annonces nécrologiques : « On ne peut pas publier d’avis de décès qui prête à débat. C’est la ligne fixée par le journal. Nos lecteurs d’extrême droite auraient pu nous reprocher les termes utilisés ». Estimant qu’il existait des personnes contestant l’existence des camps nazis, il a ajouté que « des enfants de miliciens auraient pu se sentir visés » et que « nous ne sommes pas là pour dire que Pétain a fait fusillé des gens ». Devant les vives réactions provoquées par cet avis de décès censuré, La Voix du Nord a finalement acceptée de publier l’avis de décès tel quel, en exprimant ses excuses.
Mémoire et Vigilance, précise que la direction de La Voix du Nord a, dans un premier temps persisté dans ses troubles « raisons d’éthique », puis a dénoncé « une exploitation outrancière de cet événement », qualifiant cette faute journalistique de « simple gaffe ». La Voix du Nord est un quotidien de la Région du Nord, né de la clandestinité et de la résistance en 1941.
COMMENTAIRES.
– c’est à la mode : la presse aujourd’hui - et plus encore celle qui est locale - ne publie plus rien, par choix économique - qui puisse prêter à débat. Les explications de l’agent du service publicitaire et des avis mortuaires de La Voix du Nord, sont éloquentes. Explicitement, de façon naturelle et sans se rendre compte du caractère scandaleux de ses propos, il banalise en vrac l’extrême droite, la milice, le régime de Vichy et les négationnistes en invoquant qu’une partie des lecteurs est constituée de descendants de collaborateurs et de miliciens ou adhèrent à ces idéologies. Conclusion : il faut ménager sa clientèle, plaire à tout le monde, pour obtenir le lectorat le plus large possible. La soit-disant « éthique » de la presse semble de plus en plus fortement guidée par ses intérêts économiques. A quand la censure dans Le Figaro de tout article faisant allusion au jeu de cache-cache entre Jacques Chirac et la Justice française, dans le but de ne pas contrarier la famille Chirac, l’UMP, et le lectorat de droite de ce quotidien national ? La neutralité commandée par l’économisme et le libéralisme sauvage poussé à sa logique la plus extrême, provoque un nivellement des valeurs. Un facho, c’est avant tout un consommateur.
– Parler de la période de la collaboration française durant la seconde guerre mondiale reste un sujet tabou. Ainsi, évoquer lu comportement des juges et de la gendarmerie durant cette période revient inévitablement à s’exposer à des risques importants de procès en tous genres. Et on ne vous parle même pas des journalistes dont on retrouve l’insanité des écrits dans les livres d’Histoire. La plupart de ses artisans du régime de Vichy se sont fait oublier pour revenir rapidement sur le devant de la scène. Certains ont eu les honneurs de la République. Le « grand pardon » voulu par le Général de Gaulle afin d’éviter des règlements de compte voire une guerre civile, a engendré deux effets pervers : la banalisation d’une idéologie et d’actes honteux, ainsi que l’oubli dans la mémoire collective.