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POLEMIQUE

Liberturiges : haro sur le K-O Social

samedi 8 mai 2004 à 17:01, par Charles-Henry Sadien

Pas tendres, les libertaires de Bourges envers le K-O Social qui s’est déroulé durant le Printemps de Daniel Colling (alias Dieu). Co-organisateurs avec des dizaines d’associations locales, puis dissidents, les liberturiges dénoncent « l’intégration institutionnelle du K-O au Printemps de Bourges ». Explications.

« La lutte sociale n’est pas une soirée de gala ! » Alors qu’en début de cortège les manifestants défilent sans pancartes et sans slogan autre que « K-O Social », les Liberturiges ont été refoulés en fin de cortège avec la CGT, séparés du reste de la manifestation par une sorte de « cordon sanitaire » assez grotesque. Depuis plus d’un mois, le K-O social s’organise à Bourges, à l’initiative des Têtes Raides et plus particulièrement de Grégoire, personnage à la gouaille communicative. Participants actifs aux réunions et débats de préparation, les libertaires de Bourges ont fini par claquer la porte en diffusant un communiqué de presse rageur pour finalement revenir par la fenêtre, dénonçant « une vaste fumisterie nuisible au mouvement social » et qualifiant ce mouvement de « spectacle de la contestation ».

POLITIQUEMENT CORRECT. Les « règles » du K-O social étaient claires : pas de logos distinctifs des différents mouvements et pas de « politisation » afin que le mouvement s’exprime « d’une seule voix ». Comme à l’UMP. Cette ligne directrice bien dans l’air du temps du politiquement correct où il faut militer sans faire de politique et se battre sans violence, qui semble avoir provoqué le courroux des libertaires. « Le K-O Social est est vendu comme un programme « clé en main ». Son déroulement est supposé inamovible, non négociable par les organisations locales. », explique-t-on du côté des anars berruyers. Les liberturiges reprochent aussi à Daniel Colling, entrepreneur de spectacle et directeur du Printemps de Bourges, d’avoir « acheté la paix sociale » pour son festival en organisant le vent de contestation de manière à ce qu’il ne fasse pas trop de bruit, et surtout ne gêne pas trop le déroulement des festivités. Une argumentation balayée en bloc par Grégoire qui explique que l’intervention des Têtes Raides sur le festival de Bourges était prévue depuis deux ans. Bien avant, donc, la crise des intermittents.

Usant de slogans surréalistes, (« ne bradez pas nos nuages », « si ça continue, on va faire une manif ») les liberturiges ont peut-être malgré eux, contribué à une approche de réussite de ce K-O Social, en débordant d’un cadre strict qui en aurait fait une manifestation symbolique ou anecdotique.

COMBAT MEDIATIQUE. Une réussite essentiellement médiatique. Le K-O Social s’inscrit dans une nouvelle vague de militantisme qui appuie son action sur le terrain médiatique et non plus sur la mobilisation populaire et la rue. Ainsi, Libération annonçait « plus de 5000 manifestants », à Bourges alors qu’ils étaient à peine un millier. Le stand des intermittents du spectacle était désert, mais les images auront surtout mises en lumière trois intermittents interpellant brièvement le ministre de la culture. C’est cette « virtualisation » des luttes sociales qui semble avoir été vilipendé par les libertaires de Bourges : « Il serait dramatique que cette formule à la mode s’impose comme la norme de « ce qu’il faut faire » en terme de militance. »

Dans une conférence sur la communication des mouvements sociaux donnée lors du Forum Social Européen en novembre 2003, Serge Halimi critiquait déjà avec véhémence ce postulat d’une mobilisation via médias des groupes sociaux justifié par le fait qu’il n’est plus possible de mobiliser autrement. « Au lieu de combattre les ressors d’une information pervertie par les techniques du marketing certains contestataires ont décidé d’y collaborer activement. Ils pensent, sans doute sincèrement que la critique du capitalisme a tout à gagner d’une médiatisation accrue. Mais qu’a-t-elle à y perdre ? (...) Parler pour les médias, c’est entériner l’idée que les médias ont le droit de distribuer la parole dans la société. C’est accepter que les journalistes sélectionnent les mouvements et leurs portes paroles. (...) La contestation risque donc de se porter sur le terrain du journalisme et de s’exprimer à leurs conditions. Elle va devenir spectacle, sa mise en scène mobilisera des slogans qui sonnent comme de la publicité ou des titres de presse plutôt que comme des mots d’ordre, que les journalistes jugent ennuyeux, corporatistes. » Et Serge Halimi de poursuivre : « Cette attention sélective des médias, agit sur la conduite des mouvements contestataires. On va choisir une forme d’action, non pas en fonction de ses effets attendus sur l’issue du conflit, mais en imaginant qu’elle intéressera davantage les journalistes. Il s’agit d’actions pour les médias, sans que les initiateurs se demandent toujours si la présence de caméra permet de remporter la victoire dans les faits et pas seulement dans les sommaires des journaux télévisés. »

Mais la lutte à travers l’exploitation des médias n’est pas sans contrepartie. La violence doit être bannie des manifestations qui rendrait antipathique les mouvements contestataires auprès de l’opinion public, tout comme le blocage des moyens de transports qui devient une « atteinte à la liberté de circulation » et à la « liberté du travail ». Dans le même état d’esprit, l’annulation des festivals est également très mal vue car remettant en cause le « droit aux loisirs ». La machine médiatique tend d’ailleurs actuellement à relayer le message selon lequel toute tentative d’entrave du festival de Cannes - événement médiatique majeur qu’il ne faut pas toucher - annihilerait totalement la complaisance des médias par rapport au mécontentement des intermittents du spectacle.

UN K-O PAS TROP DOULOUREUX POUR LE MINISTRE. La contestation se retrouve alors délestée de tout pouvoir de pression réel et inféodée au pouvoir médiatique se posant en « fabriquant d’opinion ». Le K-O Social de Bourges n’a-t-il été finalement qu’une opération sans fonds de séduction pour nourrir les médias, gargantuesques consommateurs d’événements ? La piètre qualité des interventions lors du concert contestataire donné avec la bénédiction de Daniel Colling, directeur du Printemps de Bourges tendrait à confirmer cette hypothèse formulée en d’autres termes moins policés par les liberturiges.

D’autant plus qu’à l’issue de ce concert, une démobilisation générale semble avoir été votée, de fait, par les initiateurs de ce K-O social. La venue du ministre de la culture s’est ainsi déroulée sans entrave. Seules les questions d’un journaliste de radio éphémère locale et un autre de France 3 semblent avoir déstabilisé un Renaud Donnedieu de Vabres qui souhaitait avant tout évoquer la « lutte contre le piratage informatique », devant des journalistes soigneusement sélectionnés pour leur docilité. « Pendant ce temps, Daniel Colling avait emmené Les Têtes Raides dans les caves de Sancerre pour qu’ils se bourrent la gueule et ne puissent interpeller le ministre ! » a regretté un journaliste déçu par la tournure des événements.

« Qu’importe la manoeuvre, si manoeuvre il y a, l’important c’est qu’une partie du mouvement social ait pu investir les espaces d’expression qui lui étaient offerts », répondent les responsables du Parti Communiste dans le Cher, sur leur site internet mais qui regrettent néanmoins « les slogans un peu niais » de la manifestation jugée « colorée et joyeuse ». Pour d’autres raisons, les liberturiges jugent évidemment le bilan du K-O social berruyer positif : « Nous avons rendu visible l’existence d’une divergence de fond importante. D’une part des soi-disant chanteurs engagés, qui se servent du spectacle d’une contestation soft pour se faire de la thune, aidés par des mouvements de gauche qui ont perdu même l’idée de ce que pouvaient être les luttes véritables. De l’autre côté, des militants qui refusent de brader le sens des combats qu’ils mènent. »