Spinoza vivant
Jean Préposiet, spécialiste de Spinoza, mais qui s’est fait aussi connaître du grand public il y a quelques années par une Histoire de l’anarchisme très appréciée, publie chez Tallandier un ouvrage sur Spinoza très intéressant. En dépit du titre de la collection dans laquelle il paraît - Biographie - c’est bien une initiation à la pensée de l’auteur de l’Ethique que ce livre nous propose. Il le fait en privilégiant une approche de l’oeuvre du philosophe que l’on qualifiera d’« existentielle », à défaut d’un mot plus adéquat.
Une philosophie n’est compréhensible qu’à la lumière de la vie et de l’existence de celui qui l’a conçue. Cette idée nous est désormais familière depuis Nietzsche qui déclarait avoir découvert dans les grands systèmes philosophiques « les mémoires involontaires » de leurs auteurs. Elle relève néanmoins du défi pour l’aride Spinoza qui voulut édifier son système « more géometrico », autrement dit avec la rigueur et l’objectivité d’un traité de mathématiques. Pourtant, à suivre Jean Préposiet, la voie proposée semble bien être la bonne. Non seulement Spinoza fut un « existant », mais toute son oeuvre respire la vie, est un hommage à la vie, est une tentative pour la comprendre et l’aimer, pour l’aimer en la saisissant intellectuellement et dans le même mouvement. Jean Préposiet nous livre dans cet ouvrage un Spinoza vivant.
Bien des énigmes subsistent cependant dans la vie du philosophe, bien des paradoxes demeurent dans cette pensée riche et complexe. Jean Préposiet a le mérite d’en faire le récit avec simplicité et clarté. Son livre, informé aux meilleures sources mais jamais pédant, ouvre l’appétit. Il donne goût à la philosophie en général, et à celle de Spinoza en particulier.
La vie de Spinoza, ombres et lumières
Pour nombre d’historiens, rien d’extraordinaire dans la vie de Spinoza. « Vie peu frappante, manquant d’aventures si l’aventure c’est l’anecdote extérieure » écrit par exemple Pierre-François Moreau [1]. Mais au fait, que sait-on de l’homme Spinoza ?
Jean Préposiet rappelle d’abord les circonstances de la venue de sa famille aux Pays-Bas. À la suite de la Reconquista (1492), et après un passage par le Portugal, c’est finalement en Hollande que de nombreux juifs espagnols choisiront d’émigrer. Ce pays est alors réputé pour sa tolérance. Chacun y est libre d’exprimer ses opinions, de pratiquer sa religion, d’exercer les rites propres à sa foi pourvu qu’il ne trouble pas l’ordre public.
Baruch vient au monde à Amsterdam le 24 novembre 1632. La famille, aisée sans être riche, vit du négoce des draps et tissus. La naissance du philosophe se place sous le signe insistant de la perte et de l’exil : perte du pays natal, après la nouvelle diaspora provoquée par l’Espagne catholique, perte ensuite de la mère qui meurt alors que le jeune Baruch n’a que six ans, perte enfin de la communauté juive d’origine après l’excommunication du philosophe pour faits « d’impiété ».
Juif parmi les juifs, juif « au carré », Spinoza qui manifeste très jeune des capacités intellectuelles peu ordinaires, est un homme simple, prudent [2]secret, qui a le goût de la solitude.
Un seul de ses ouvrages paraîtra de son vivant, le Tractatus theologico-politicus [3]sans nom d’auteur. Mais ses contemporains reconnaîtront vite le solitaire de La Haye comme l’auteur du livre scandaleux. Le philosophe ose examiner la valeur de vérité des livres sacrés avec les méthodes utilisées pour évaluer les ouvrages profanes ; mieux, il jette les bases théoriques de la séparation du théologique et du politique dans la conduite des affaires humaines. Avec le Tractatus, Spinoza se révèle le penseur (sans rival à l’époque si l’on excepte Hobbes) de notre moderne laïcité.
Pourtant, au fond, s’il choque et fait scandale, c’est bien malgré lui. On mesurera ici la distance avec nos médiatiques philosophes d’aujourd’hui dont le bruit tapageur autour de leur personne et de ce qu’ils nomment leurs « livres », est proportionnel à l’insignifiance de leurs productions intellectuelles. À l’inverse, non seulement Spinoza ne cherche pas le scandale, mais c’est tout juste s’il consent à communiquer ses travaux ! Significative à cet égard est la relation qu’il entretient avec Leibniz, à qui il refusera de confier un manuscrit de l’Ethique. Sans doute se méfie t-il d’un personnage qu’il juge certes très brillant mais dont il soupçonne aussi les intrigues. Au génial polygraphe auteur de La Monadologie, il consentira simplement à lire quelques passages de son « Grand Oeuvre » ...
Vie simple et retirée donc. Fait très remarquable, Spinoza, critique impitoyable de l’illusion du libre arbitre, est aussi, parmi les grands penseurs, l’un des plus jaloux de sa liberté et de son indépendance. Alors qu’on lui propose une chaire de philosophie à Heidelberg, « à condition de ne point dogmatiser », c’est à dire à condition de ne point émettre d’opinion choquante à l’égard de la religion chrétienne et des croyances admises, Spinoza refuse et explique : « J’ignore dans quelles limites ma liberté philosophique devrait être contenue pour que je ne parusse pas vouloir troubler la religion officiellement établie : le schisme en effet provient moins d’un zèle religieux ardent que des passions diverses ou de l’amour de la contradiction qui détourne de leur sens et condamne toutes les paroles, même quand elles sont l’expression d’une pensée droite. »
Spinoza, aux contraintes inévitables qu’impliquait la vie académique d’un professeur renommé, préférera la tranquillité et l’indépendance d’un artisan hautement qualifié, et gagnera sa vie en taillant et en polissant des lentilles de verre pour l’industrie optique naissante.
Partagé entre ses activités professionnelles et l’élaboration de son système philosophique, il demeure en contact avec l’Europe savante du XVII ème siècle. Autour de lui, se forme peu à peu un petit groupe de disciples qui joueront un rôle important dans la sauvegarde et la publication posthume de son oeuvre. Jean Préposiet exhume les figures enfouies sous l’épaisseur du temps des correspondants et amis de Spinoza : Louis Meyer, Albert Burgh, Jan Rieuwertz, Simon de Vries par exemple, mais aussi des personnages comme Pierre Serrurier dont il est difficile d’apprécier le rôle exact dans la vie et la formation de la pensée du philosophe.
Car finalement, et malgré les progrès de l’historiographie spinoziste, beaucoup de mystères demeurent autour de la vie de Spinoza. Quelles furent ses relations avec les frères de Witt [4], quel rôle joua t-il auprès du Prince de Condé pendant l’occupation française des Pays-Bas ?
« On ne sait rien, écrit J. Préposiet, de la formation intellectuelle du jeune Spinoza. Les motifs exacts de son excommunication nous échappent [...] On peut aussi s’interroger sur les moyens d’existence de Spinoza [...] Qu’en était-il exactement des liens mystérieux de Spinoza et du Grand Pensionnaire et de plusieurs notables parmi les régents ? Pourquoi ce voyage à Utrecht ? Personne n’a jamais pu le dire. » Nous ignorons donc beaucoup de choses de la vie de Spinoza, et nous en sommes réduits à des conjectures. Pourtant, à travers l’enquête menée par Préposiet, on devine peu à peu notre philosophe « Un être passionné. D’une grande émotivité contenue, mais sujet à de vifs emportements (Ultimi barbarorum) Méfiant (à juste raison). D’un naturel affable, quoique vindicatif à l’occasion et capable de colère froide (la réponse au jeune Albert Burgh). Conscient de sa valeur, mais respectueux des gens simples et des croyances sincères. »
La liberté des hommes
Il serait très présomptueux de prétendre présenter en quelques lignes la philosophie de Spinoza. Nous ne nous y risquerons pas, et nous renvoyons dès à présent à la deuxième partie de l’ouvrage de Jean Préposiet les lecteurs néophytes qui voudraient se faire une première idée de la pensée riche et dense de l’un des philosophes majeurs de la pensée occidentale. Ils y trouveront un exposé clair des principaux points de la doctrine.
Plutôt donc que de répéter ce qu’on peut lire ici ou là de Spinoza, je m’attacherai à relever, à propos du problème classique de la liberté, la thèse, solide et, à mon avis, éclairante, défendue par le Spinoza de Jean Préposiet.
Il est bien connu par tous les candidats au baccalauréat que Spinoza nie le libre-arbitre et ruine l’idée de finalité. L’Appendice du livre I de l’Ethique établit clairement ces thèses par des analyses désormais célèbres. Pourtant, peut-on dire que toute liberté soit niée par Spinoza ? Comment concilier l’affirmation du déterminisme d’une part (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) et de la liberté des hommes d’autre part, à laquelle Spinoza, en dépit des apparences, ne renonce pas ? Pour bien saisir les termes du débat, il faut se représenter « l’ennemi » visé par Spinoza, les armes qu’il choisit pour déconstruire ses préjugés, et enfin la nouvelle figure de la liberté qui apparaît dans sa philosophie.
L’ennemi d’abord : ce sont les théologiens. Ceux-ci conçoivent l’homme « à l’image de Dieu », et sa liberté comme un pur « fiat » qui autorise l’apparition non prévisible (puisque dépendant de l’arbitraire du sujet imaginé comme libre) d’événements nouveaux dans le monde. La liberté serait cette mystérieuse faculté de faire gratuitement ceci ou cela.
Quelle machine de guerre théorique Spinoza imagine t-il pour démonter son adversaire ? Il affirme d’abord que cette conception de la liberté repose sur une ignorance. Nous connaissons nos volitions, dit-il, mais nous sommes ignorants de leurs causes. Elle repose ensuite sur une illusion. Nous nous imaginons « semblables à Dieu » et comme lui capables de vouloir ceci ou cela selon notre caprice. Dans un double mouvement, Spinoza va dénoncer d’une part l’anthropomorphisme naturel qui nous conduit à nous imaginer comme des Dieux, et à imaginer Dieu comme nous (l’identification fonctionne dans les deux sens), et va rétablir d’autre part l’ordre réel des causes. En réalité affirme t-il, nous sommes déterminés quand nous nous croyons libres. En réalité nous sommes traversés de part en part par la nécessité.
Et pourtant, cette nécessité reconnue n’implique pas de renoncer à l’idée de liberté, à condition toutefois de lui donner un nouveau sens. « Dépassant l’opposition traditionnelle liberté/déterminisme et, du même coup, les antinomies insolubles de la croyance au libre arbitre, Spinoza a levé l’hypothèque théologique sur la liberté des hommes. Ce fut son legs à la pensée moderne. Avec lui, la liberté humaine cesse d’être comprise comme un attribut métaphysique du genre humain, octroyé une fois pour toute à la créature par son Créateur. Elle exprime purement et simplement le pouvoir réel, la mesure et la puissance effective d’un être qui s’efforce de persévérer. C’est un résultat plus qu’un principe. Est libre celui qui peut se libérer. » [5]
Dans le système de Spinoza, la liberté possède donc un sens essentiellement pratique et polémique. Plus qu’un problème théorique qui se pose à la raison et à la pensée, elle devient un problème pratique qui s’éprouve dans l’action. Avec Spinoza s’opère une réorientation dans la philosophie. Désormais, et Marx l’affirmera plus tard clairement [6], il s’agit moins pour elle de contempler et d’interpréter les choses et la nature, que de transformer le monde livré à l’histoire faite par les hommes.
Saisissant paradoxe : le philosophe de la nécessité est en même temps celui qui affirme, mais dans les faits, la réalité de la liberté. Une liberté dont on renoncera à faire une démonstration « métaphysique » au niveau des principes, mais qu’on expérimentera dans la pratique, et singulièrement dans la pratique politique. Une liberté conçue et expérimentée donc comme une libération [7]
Car le champ politique est à proprement parler le champ d’exercice de la liberté des hommes. Jean Préposiet avait insisté sur cet aspect de la pensée de Spinoza dans son premier ouvrage [8]. Il y revient tout naturellement quarante ans plus tard à l’occasion de ce nouveau livre.
Le livre d’un philosophe
Tous les hommes amoureux de la liberté, et pourtant inquiets à son sujet, ont donc intérêt à lire Spinoza. Le livre de Jean Préposiet leur sera un auxiliaire précieux pour apprécier la profondeur et la pertinence de cet immense penseur.
Pourtant, au-delà de cet intérêt « pédagogique » ce livre révèle, derrière l’historien des idées, le philosophe. À quoi bon en effet la connaissance des auteurs anciens, s’ils ne nous permettent pas de comprendre les problèmes de notre temps ? À quoi bon l’histoire des idées, si elle n’enrichit pas la perception de notre présent ? Jean Préposiet, moins soucieux d’histoire que de notre condition, laisse parfois, au détour d’une page, s’exprimer sa perplexité, voire son désarroi.
À propos de la lutte de Spinoza pour le droit à l’expression des idées, l’auteur dans un aparté mélancolique note : « Cette lutte menée par Spinoza pour défendre la liberté d’expression, chose impossible dans les Etats européens de l’époque - et pour plusieurs siècles encore -, sera un jour pervertie et réduite à néant par son avènement même [...] En démocratie capitaliste, système en voie de mondialisation, annoncée triomphalement par certains, on peut penser, dire ou écrire à peu près n’importe quoi, les idées n’ayant plus qu’une valeur marchande (la littérature qui se veut subversive se vend bien). Le libéralisme économique qu’on nous promet (le renard libre dans le poulailler libre) n’a que faire de ce que les hommes pensent, disent ou écrivent. Flatus vocis. C’est l’agir qui intéresse certains hommes politiques, behavioristes sans le savoir. Ainsi va le monde. [9] »
Singulière dévaluation des idées et des paroles des hommes dans le monde contemporain ! L’inflation logomachique, relayée par les multiples supports dont dispose la technique médiologique moderne, est inversement proportionnelle à l’efficacité des idées dans un monde dominé par les nouveaux théologiens de la religion de l’économie, qui entonnent partout et toujours le credo de l’efficacité !
Remarquons alors simplement pour finir que cette constatation ne ruine en rien, sur le fond, les analyses de Spinoza. Le destin de notre liberté, encore et toujours, demeure lié à l’action, mais guidée par l’idée vraie. Car il n’y a point de liberté sans Loi. Peut-être avons nous simplement besoin de réhabiliter cette vieille idée de vérité que les héritiers infidèles de Spinoza ont laissé s’effacer au profit d’une passion exclusive de l’agir.
Références
Jean Préposiet, Spinoza, Tallandier 2007, ISBN 978-2-84734-421-9
du même auteur :,
– Histoire de l’anarchisme, Tallandier, 1993, nouvelle édition 2005, ISBN : 2-84734-003-3
– Spinoza et la liberté des hommes, (Les Essais, CXXX Gallimard), 1967
Une interview de l’auteur sur le net, parue sur un site de la Fédération anarchiste
à noter également pour les curieux et les amateurs d’art, une exposition, Rembrandt et la Nouvelle Jérusalem, qui se tient au Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris jusqu’à la fin juin. Un exemplaire du Tractatus, un portrait de Spinoza, et le décret d’excommunication du philosophe y sont visibles.
[1] Pierre-François MOREAU, Spinoza, Le Seuil, 1975, p. 18
[2] La devise de Spinoza était Caute, (Prends garde !) De nombreuses circonstances expliquent cette prudence légendaire du philosophe : l’intolérance religieuse du temps (son condisciple Uriel da Costa le paiera de sa vie), l’agressivité de ses contemporains à l’égard des libres penseurs (Spinoza faillit être assassiné par un fanatique) et en général la violence des passions humaines que le philosophe connaissait trop pour les sous estimer.
[3] Traité des autorités théologiques et politiques, in Oeuvres complètes de Spinoza, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.
[4] Le 20 août 1672, Jean de Witt et son frère sont assassinés par une foule déchaînée. Représentants du parti républicain (la « gauche » de l’époque), ils sont renversés par la révolution Orangiste qui se déclare à l’occasion de l’invasion de la Hollande par les français. Les troubles et les violences provoqués par cette invasion excitent la populace qui exprime alors son ressentiment par ce lynchage. Spinoza est scandalisé. Il rédige un placard Ultimi barbarorum (les derniers des barbares !), mais son hôte craignant pour sa vie, l’empêche de sortir et le protège ainsi malgré lui.
[5] Jean Préposiet, op. cité p. 125
[6] « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. »
(Karl Marx, Thèse XI sur Feuerbach) Avant lui, Goethe avait affirmé dans son Faust, renversant l’ouverture de l’Evangile de Jean : « Au commencement était l’action »
[7] C’est un thème récurrent sous la plume de notre auteur. Voir par exemple dans son Histoire de l’anarchisme, la citation de Bakounine « Le matérialisme nie le libre arbitre et il aboutit à la constitution de la liberté ; l’idéalisme, au nom de la dignité humaine, proclame le libre-arbitre, et sur les ruines de toute liberté, il fonde l’autorité. » (op. cité p. 61) Préposiet, de sensibilité libertaire et formé à l’école de l’existentialisme sartrien, a tenté, et réussi, à concilier le sentiment très vif de la liberté avec l’expérience impérieuse de la nécessité que son rationalisme de méthode ne voulait pas abandonner.
[8] Spinoza et la liberté des hommes, Gallimard, Les Essais, 1967
[9] Jean Préposiet, op. cité p. 159