Les "Communeux" du Cher dans un livre !

Interview de Jean-Pierre Gilbert
lundi 19 octobre 2020 à 11:00, par Mercure Galant

Saviez vous que c’est un Berrichon qui a proclamé la Commune au balcon de l’Hôtel de ville de Paris le 28 mars 1871 ? Personnages historiques, héros méconnus, oubliés de l’histoire sont ainsi scrupuleusement répertoriés dans le dernier livre de Jean-Pierre Gilbert sur La Commune et les communards du Cher. L’Agitateur est allé à la rencontre de l’auteur pour évoquer les recherches qui l’ont conduit à publier cet bel ouvrage qui fera référence, à découvrir et savourer !

L’Agitateur : Jean-Pierre Gilbert, pouvez-vous vous présentez en quelques mots ?
Jean-Pierre Gilbert : Je suis un Berrichon de Saint-Martin d’Auxigny qui a habité Bourges. J’ai quitté le département pour travailler à Paris. J’y ai été très heureux en menant une vie culturellement et politiquement riche, puis j’ai eu envie de revenir ici. J’ai écrit un premier ouvrage assez documenté sur la Borne. C’était une manière de rendre à mon département ce qu’il m’avait donné, car j’en avais gardé de bons souvenirs.
 [1]

L’Agitateur : Comment est né ce projet de livre sur la Commune et les communards du Cher ?
Jean-Pierre Gilbert : J’ai eu envie d’écrire ce deuxième livre suite à une conversation avec Michel Pinglaut, des amis de la Commune. Je cherchais un sujet intéressant et il m’a orienté vers ces communards du Cher, dont on ne parlait pas.

L’Agitateur : Écrire ce livre vous a pris deux ans…
Jean-Pierre Gilbert : Oui, car j’ai tout d’abord commencé par faire fausse route ! (rires) Je pensais structurer le livre en comparant les décrets de la Commune et leurs échos dans le journal du Cher de l’époque, mais ce travail m’a paru rapidement irréalisable car le journal du Cher - n’ayant pas d’envoyé spécial sur place - évoquait peu ces événements et utilisait principalement des dépêches qui reproduisaient des articles d’autres journaux. D’autre part, le journal du Cher prônait la pensée dominante de l’époque, c’est-à-dire la paix versaillaise à tout prix ; et il faut rappeler que le département du Cher venait d’élire des députés monarchistes !

L’Agitateur : Comment avez-vous procédé pour effectuer vos recherches ?
Jean-Pierre Gilbert : Après avoir pris contact avec les Archives départementales du Cher, j’ai structuré le livre en partant du contexte historique avec d’un côté la « Grande Histoire ». Il y a énormément de facteurs déclencheurs de la Commune mais c’est principalement la colère et la déception du peuple suite à la défaite et la manière dont elle est gérée par le gouvernement et les chefs militaires qui créé l’étincelle. C’est parmi la Garde Nationale qu’un certain nombre de régiments se fédèrent en reprenant à leur compte les idées qui avaient déjà été énoncées à Paris, Lyon et Marseille pendant l’automne qui a précédé. La Commune est donc issue d’une rébellion militaire et patriotique mais elle a été démocratiquement élue par les Parisiens ! Thiers, pour hâter la fin du conflit, avait rapidement cédé aux exigences des Prussiens, notamment l’Alsace et la Lorraine, avec l’espoir de récupérer des troupes afin de pouvoir encercler Paris et mettre fin à la révolte.

L’Agitateur : Et concernant la Commune dans le Cher ?
Jean-Pierre Gilbert : Concernant le contexte dans le département, il existait un mémoire d’une étudiante datant des années 70, intitulé « L‘année terrible dans le Cher » qui recouvre la période 1870-1871, mais la Commune n’y est évoqué que partiellement. Je me suis servi de ce travail ainsi que de toutes les informations que j’ai pu glaner aux alentours pour rendre un aperçu de ce qui s’était passé dans le département qui a quand même été touché par ces événements : les Prussiens étaient arrivés jusqu’à Vierzon et Aubigny, la débâcle militaire s’était traduite par l’arrivée d’un grand nombre de blessés soignés à Bourges, une montée du chômage, etc… La Commune a eu un écho étouffé dans le département, hormis à Vierzon et Saint- Amand-Montrond qui ont connu des mouvements et quelques actions individuelles clairsemées dont certaines assez drolatiques. J’avais noté la manière dont on avait traité la guerre de 14-18 à travers les lettres des poilus. Évidemment on ne pouvait pas retrouver de lettres des communards du Cher mais par contre on pouvait reconstituer leur parcours d’après les fiches de police et après des recherches historiques établir des notices biographiques pour chacun d’entre eux. J’ai souhaité les classer par ordre alphabétique pour ne pas privilégier les « vedettes ». En effet, si Édouard Vaillant, Félix Pyat ou Charles Gambon sont des personnages connus appartenant à la bonne bourgeoisie, la majorité des communards du Cher étaient issus des milieux populaires.

L’Agitateur :Pouvez-vous nous citer quelques exemples de ces "oubliés de l’histoire" ?
Jean-Pierre Gilbert : Gabriel Ranvier était un militant ouvrier à Paris, né à Baugy, surnommé le Christ de Belleville, car c’était un homme très dévoué. C’est lui qui, la voix étranglée d’émotion, a proclamé la Commune, au balcon de l’hôtel de Ville. On découvre également les frères Okolowicz, originaires de Vierzon, surnommés les musiciens soldats. Tous, sauf un, [2] ont participé à la Commune. Auguste, l’aîné, est celui qui a planté le drapeau rouge au sommet de la colonne de la Bastille. On peut également citer Gervais Bourdinat, charpentier né à Bourges en 1831, communard, condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie qui fit don de sa collection d’objets kanak au musée de sa ville natale. ou bien encore Emmanuel Delorme, originaire de St-Amand, qui était une figure ! Ses chansons étaient publiées dans les journaux populaires. Il a eu une carrière de chansonnier, interrompue par la Commune, puis l’exil. Il a toutefois écrit un gros recueil de ces œuvres à la fin de sa vie. Julien Porcher, encore un musicien vierzonnais, a mis en musique un texte de Delorme. On peut supposer qu’ils se sont rencontrés à Paris…

L’Agitateur : Le point commun de tous ces personnages étaient avant tout leur attachement à la République…
Jean-Pierre Gilbert : Oui, c’étaient des républicains authentiques qui faisaient contrepoids à une tentative de restauration monarchiste ! Parmi les républicains, il y avait des gens éminemment conservateurs à l’Assemblée, et puis une frange plus à gauche avec de nombreux élus à Paris ; il y avait aussi les socialistes et les anarchistes de l’époque. En ce sens, la Commune est vraiment une mosaïque de tendances. On leur reprochait d’ailleurs de discuter beaucoup ! Mais en même temps, ils se sont toujours retrouvés sur l’essentiel. Ce furent à la fois des militants héroïques, mais il y eut également des "victimes collatérales", comme Joséphine Bergé qui a terminé sa vie au camp de Satory à cause des conditions de détention. Pour dire son histoire j’ai puisé dans le témoignage de la Communarde Émilie Noro.
L’Agitateur : Quelles furent justement les conséquences de leur engagement pour les communards du Cher ?
Jean-Pierre Gilbert : Les historiens évaluent diversement la répression de la Commune mais on pense qu’il y a eu entre 20 000 et 30 000 exécutions par les Versaillais. Concernant les Communards du Cher, il faut savoir que ceux dont on a retrouvé la trace écrite sont ceux qui ont été interrogés par les conseils de guerre et qui n’ont pas été exécutés. Je précise que j’ai élargi d’ailleurs ma recherche à des communards qui ont eu des liens avec le Cher. Jean Rama, par exemple, un instituteur qui a pris part aux travaux de la commission de l’enseignement animée par Vaillant, originaire de Lyon, il a vécu rue d’Auron à Bourges. On peut aussi parler de Louis Rossel, capitaine du génie, un personnage exceptionnel, romantique et tragique qui a été fusillé par les versaillais, et qui avait vécu un temps à Bourges rue de la cage verte ; ou bien encore, Francis Jourde, ministre des finances de la Commune qui avait été pion dans un établissement de Bourges et a participé à l’évasion de Nouméa avec Rochefort....

L’Agitateur : Votre ouvrage est très documenté. En dehors des Archives départementales, de la base de donnée « la répression judiciaire de la Commune de Paris », et du dictionnaire Maitron, quelles ont été vos sources ?
Jean-Pierre Gilbert : La troisième partie du livre regroupe effectivement un choix de textes et de documents. Une chronologie ainsi que les principaux décrets de la Commune y sont présentés. J’ai voulu également montrer par certains extraits que la vie continuait malgré les difficultés, avec les clubs les cafés concerts, etc… Et puis, naturellement, il y a quelques pages sur George Sand et la Commune. Son cœur penchait en faveur du peuple mais au moment des événements, elle n’a pas vraiment compris ce qui se passait et, comme la plupart des écrivains de l’époque, elle a pris parti pour les Versaillais, même si ensuite, elle a condamné les excès de la répression puis est revenue à ses idéaux socialistes.
Sinon, j’ai utilisé des ouvrages sur la déportation en Nouvelle Calédonie. Le cercle généalogique du Haut-Berry m’ a aidé par ses conseils techniques. Je voulais que l’on retrouve l’acte de naissance de chacun des personnages mentionnés car les Versaillais avaient pris quelques libertés sur les patronymes et lieux de naissance des condamnés. Ainsi, si certains lecteurs cherchent un éventuel ancêtre communard, ils auront de bonnes chances de le retrouver dans l’ouvrage !

Pour en savoir plus :

Un article paru dans le Gilblog

Un article paru dans le Berry républicain

La Commune et les communards du Cher 1871, par Jean-Pierre Gilbert, préface de Michel Pinglaut. Édition de l’Alandier. Un livre broché, format 15 x 21 centimètres. 280 pages, 60 portraits et illustrations hors texte. Prix 18,50 euros.
En vente dans les librairies La Poterne, Cultura, La plume du Sarthate, l’Antidote, à Bourges. Librairie Sur les chemins du livre à Saint-Amand-Montrond, à la librairie d’Henrichemont. Dans d’autres librairies du Cher courant octobre.

Dédicaces au salon du livre d’Henrichemont, dimanche 15 novembre 2020 et au Salon du livre d’Histoire 30 et 31 janvier 2021. Présentation aux Archives départementales du Cher le 4 mars 2021 à 18h30. On peut se procurer ce livre auprès de l’association des Amies et amis berrichons de la Commune de Paris 1871.

[1Jean-Pierre Gilbert tient également très régulièrement un blog intitulé Gilblog depuis plus de dix ans, « Un blog de clocher avec les yeux et les oreilles ouverts sur le Monde » selon son auteur.

[2Un frère qui a basculé dans le camp versaillais !


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