Le poète a toujours raisonQui voit plus haut que l’horizonEt le futur est son royaumeFace à notre générationJe déclare avec AragonLa femme est l’avenir de l’homme
Jean Ferrat, L’homme.
Trouvé dans le dernier bouquin de Christian Godin, Petit lexique de la bêtise actuelle, ce petit texte dont la méchanceté acerbe m’a réjoui :
« La femme est l’avenir de l’homme
Il est rare que la citation d’un écrivain, poète qui plus est, atteigne une telle popularité. La phrase a été tant de fois répercutée que son pouvoir de vérité est hors de tout soupçon. Il faut dire qu’elle a pour elle le bon sentiment du politiquement correct. Belle revanche des humiliées sur les humiliants !
Maintenant, si nous nous demandons ce qu’une telle phrase peut bien vouloir dire, nous risquons fort de faire buisson creux. Pour le sens, il faudrait d’abord que « la femme » en eût un. On voit bien qu’elle est ici opposée à l’homme, mais quant à savoir quel contenu il convient d’accorder à ce terme !... Le faire, c’est retomber dans les pires stéréotypes dont on croyait être débarrassé : la douceur, la patience, la féminité, quoi ! Et telle est la contradiction interne où se débat cette phrase idiote : tout en opérant une promotion sans pareille (quoique jamais personne, parmi les plus obtus des machistes, n’ait prétendu que la femme était le passé de l’homme !), elle retombe implicitement dans les plus éculés stéréotypes (l’homme est la guerre, la femme est la paix, l’homme est le pouvoir, la femme est l’amour, l’homme est la mort, la femme est la vie...). De Sémiramis à Indira Gandhi et Margaret Thatcher en passant par Christine de Suède et Catherine de Russie, l’histoire passée nous a assez montré qu’en matière de pouvoir la différence ne passait pas entre un homme fort et une forte femme mais entre un homme faible et une femme déterminée.
La seule façon de sauver le sens de cette citation serait de la rapporter à son auteur, Louis Aragon. Membre du parti communiste jusqu’à sa mort, ès qualités justificateur du pire, Aragon est un homme qui a cru aux lendemains qui chantent de la dictature du prolétariat. Cette phrase de la femme qui est l’avenir de l’homme est une manière discrète et polie d’envoyer balader ce fatras marxiste. Deuxième chose : chantre amoureux fou d’Elsa sa femme, dont le visage sans jamais sourire faisait police à lui seul, Aragon changea comme on dit d’orientation sexuelle après sa mort. Elsa était son surmoi sexuel comme le Parti était son surmoi politique. L’un lui disait d’aimer le prolétariat, l’autre lui disait d’aimer les femmes. En fait, Aragon n’aimait ni le premier ni les secondes. C’est cela que veut dire « la femme est l’avenir de l’homme », du moins si nous avons à coeur de sauver la phrase de son évidente imbécillité. »
Il est vrai que cet horrible macho de J. Brel avait déjà répondu, de façon plus lapidaire :
Il est vrai que souventLa mer se désenchanteJe veux dire en celaQu’elle chanteD’autres chantsQue ceux que la mer chanteDans les livres d’enfantsMais les femmes toujoursNe ressemblent qu’aux femmesEt d’entre elles les connesNe ressemblent qu’aux connesEt je ne suis pas bien sûrComme chante un certainQu’elles soient l’avenir de l’homme
L’honnêteté veut que l’on cite les vers qui précèdent immédiatement, car la mer qui se désenchante, qui chante d’autres chants que ceux que la mer chante dans les livres d’enfants, c’est peut-être le lointain souvenir d’une certaine Fanette ...
La différence entre notre époque et celle de Brel, c’est que Jef, autre figure de l’amoureux ridicule si souvent chanté par Brel (qu’il attende Madeleine, Mathilde ou Marieke), abandonné par une demi-vieille, une fausse blonde, une trois quart putain et vidant son chagrin sur le trottoir où les gens se paient sa tête y resterait sans doute bien seul ; ou consulterait un psy qui lui prescrirait des anti-dépresseurs ; ou s’assommerait devant les derniers jeux vidéos de sa toute nouvelle play-station...