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Avez-vous lu Jacques Ellul ? - bombix - 19 avril 2011 à 20:01

on envisage d’étendre la vidéo-surveillance, que le Berry Républicain, toujours aussi lèche-cul nomme vidéo-protection, aux zones d’activité de l’agglomération de Bourges Plus. Que les caméras nous protègent ! Amen.

Je voudrais signaler à l’attention des lecteurs ce texte passionnant de Jacques Ellul sur la police. Passionnant, parce qu’il date de 1954 pour sa première édition. C’est à dire bien avant le développement de l’informatique et de la vidéo-surveillance. Pourtant, avec une prescience véritablement prophétique, Ellul annonce ce qui va se passer. L’informatique et la vidéo ne sont pas des moyens parmi d’autres au service de la police. C’est la police dans son essence — son essence technique — qui appelle l’apparition de ces outils.
Il faut insister sur la fin du texte : nous réclamons de l’ordre. Car le monde construit par la technique produit à la fois du désordre et les outils pour le combattre. Face à la technique, comme face à la police, nous sommes donc partagés. Nous voulons l’ordre, mais nous ne voulons pas des effets de l’ordre. Nous apprécions le confort de la technique, mais nous ne voulons pas ses méfaits. Mais nous ne comprenons pas qu’on ne peut pas avoir l’un sans l’autre. Et petit à petit nous nous construisons un enfer de surveillance panoptique, nous abdiquons notre liberté pour une illusion de sécurité.
On notera encore le rôle de la propagande souligné par Ellul. Il lui consacrera un ouvrage ultérieurement. Il n’y a pas de régime totalitaire sans propagande. Notre totalitarisme tranquille et mou n’échappe pas à la règle. S. Lepeltier (comme "politique", je laisse de côté ici la personne) ne peut rien faire sans les médias, sans le Berry Républicain, sans ses campagnes de com’ en affiche grand format dans toute la ville, sans le sabir indigeste et ennuyeux des blogs de ses adjoints, de ses amis politiques, et de son opposition fantoche. Cela fait partie du dispositif. Ellul l’avait pointé il y a soixante ans. Ses analyses n’ont pas pris une ride. A savourer sans modération.

Un autre exemple, très simple également : celui de la police. La police perfectionne de façon inouïe ses méthodes techniques, qu’il s’agisse des méthodes de recherches ou d’action — et l’on s’en réjouit, car c’est une protection de plus en plus efficace contre les criminels. Laissons de côté la corruption policière, pour ne penser qu’à l’appareil technique qui devient extrêmement précis. Mais cet appareil ne va-t-il s’appliquer qu’aux criminels ? Nous savons bien que non, et ici nous sommes tentés de réagir, en disant que c’est l’Etat qui applique cet appareil technique à tort et à travers : l’instrument n’y est pour rien. Erreur d’optique.
L’instrument a pour tendance de s’appliquer partout où il peut être appliqué ; il fonctionne parce qu’il existe sans discrimination.
Les techniques policières, qui se développent à une cadence extrêmement rapide, ont pour fin nécessaire la transformation de la nation tout entière en camp de concentration. Ce n’est pas une décision perverse de tel parti, de tel gouvernement ; mais pour être certain d’attraper des criminels, il faut que chacun soit surveillé, que l’on sache exactement ce que fait chaque citoyen, ses relations, ses habitudes, ses distractions... Et l’on est de plus en plus en mesure de le savoir.
Cela ne veut pas dire que la terreur règne ; cela ne veut pas dire que l’on est arrêté arbitrairement : la meilleure technique est celle qui se fait le moins sentir, qui pèse le moins. Mais cela veut dire que chacun doit être rigoureusement connu et surveillé discrètement. Et cela provient uniquement du perfectionnement des méthodes.
La police ne peut avoir sa plénitude technique que si elle est un contrôle total. Et comme le fait remarquer M. Bramstedt, ce contrôle total a un côté objectif et un côté subjectif ; subjectivement, il peut satisfaire un esprit de puissance, des tendances sadiques, mais ce n’est point là une tendance dominante : ce n’est pas l’expression d’avenir, l’aspect majeur.
En réalité, l’aspect objectif domine de plus en plus, c’est-à-dire la pure technique, créant un milieu, une atmosphère, un environnement, et même un modèle de comportement dans les relations sociales ; il est sûr que la police doit tendre à la prévention : il faut arriver au point où il sera inutile d’intervenir, ce qui s’obtient de deux façons — d’abord par une surveillance constante (on sait d’avance les intentions nocives ; la police agira donc avant que le mal prémédité soit fait), ensuite par ce climat conformiste dont nous parlions.
Pareil but suppose la surveillance paternelle de tous, mais aussi l’étroite connexion avec toutes les techniques administratives, organisatrices et psychologiques. Cette technique n’a de valeur que si la police est en relation avec les syndicats, avec les écoles, avec les milieux de travail et de formation, bien plus qu’avec le célèbre « milieu ».
En particulier, cette police est liée à la propagande. Quel que soit le côté par lequel on observe le phénomène, on trouve cette connexion. La propagande ne peut pas être efficace si elle ne met pas en jeu toute l’organisation étatique, et spécialement la police. Inversement celle-ci n’est vraiment technique que si elle est doublée par la propagande. Celle-ci joue d’abord un rôle éminent dans l’environnement psychologique nécessaire à la plénitude de la police. Mais aussi la propagande doit faire connaître ce qu’est, ce que peut la police, et la faire accepter, justifier son action, lui donner sa structure psychosociologique dans la masse.
Cela n’est pas seulement exact dans un régime dictatorial où la police et la propagande sont centrées sur la terreur, mais aussi dans un régime démocratique où le film démontre les bons offices de la police et la fait entrer dans l’amitié des citoyens. Et le cerde vicieux signalé par M. Bramstedt (la terreur passée accentue la propagande actuelle et la propagande actuelle prépare la terreur future) est également vrai dans un régime démocratique, à condition de remplacer « terreur » par « efficacité ».
Cette organisation policière n’est pas une vue arbitraire. Non seulement c’est bien ce que prétend chaque gouvernement autoritaire (tout citoyen est un suspect qui s’ignore). Mais c’est aussi la tendance aux Etats-Unis, et nous en voyons les premiers éléments paraître en France. La direction de la P.J. s’oriente vers une organisation « en profondeur » du système (1951). Ceci se passe au niveau des archives : certains éléments sont très simples et très connus : fichier dactyloscopique, fichier des armes à feu, application des méthodes statistiques permettant d’obtenir dans le minimum de temps les renseignements les plus divers et de connaître au jour le jour l’état de la criminalité sous toutes ses formes. D’autres éléments sont un peu plus complexes et nouveaux, ainsi l’institution d’un fichier « Recherches » à la Division criminelle, fondée sur le système des fiches perforées qui offrent 400 combinaisons possibles, permettant des recherches à partir de n’importe quel élément du crime : heure du délit, lieu, nature, objets volés, arme, etc. La combinaison ne donne évidemment pas la solution, mais une série d’approximations.
Toutefois le fait le plus important est la création des « feuilles de mise en observation » permettant de savoir si un service de police s’intéressait à un individu pour une raison quelconque alors qu’il n’existait contre lui aucune pièce de justice ni aucune procédure (conférence de presse de M. Baylot, préfet de Police, 1951). Ceci veut dire en clair que tout homme qui a une fois dans sa vie affaire à la police, même pour des raisons non criminelles, est mis en observation. Cela doit atteindre, en étant modeste, au moins la moitié des hommes adultes. Or il est évident que ces feuilles ne sont qu’un point de départ, car il sera trop tentant, aussi bien que nécessaire, de compléter ces feuilles de toutes les observations que l’on aura pu recueillir.
Enfin cette conception technique de la police suppose aussi le camp de concentration, non point, une fois de plus, sous son aspect dramatique, mais administratif. L’usage qui en fut fait par le nazisme fausse les perspectives : le camp est basé sur deux idées qui dérivent directement de la conception technique de la police : la détention préventive qui complète la prévention, et la rééducation. Ce n’est pas parce que l’usage de ces termes n’a pas correspondu à la réalité positive qu’il faut refuser d’y voir une forme très avancée du système.
Ce n’est pas non plus parce que les méthodes dites de rééducation ont été plutôt de destruction qu’il faut considérer la rééducation comme une odieuse plaisanterie. Plus nous allons, plus il est exact que la police se considérera chargée de la rééducation des inadaptés sociaux : ce but fait partie de l’ordre qu’elle est chargée d’assurer.
Nous trouvons à présent la justification de ce développement ; nous ne pouvons pas dire que si la police se perfectionne, cela tient à une volonté machiavélique de l’Etat ou à une influence passagère. La structure tout entière de notre société l’implique par nécessité. Plus on mobilise les forces naturelles, plus il faut mobiliser les hommes et plus il faut d’ordre. La valeur de l’ordre est aujourd’hui la première, nul ne saurait y contredire sans contre dire toute la marche du temps. Aussi bien, l’ordre n’a pas de spontanéité : c’est une acquisition patiente de mille détails techniques. Et chacun de nous éprouve un sentiment de sécurité et formule une approbation devant chacun des progrès qui font plus efficace l’ordre, et plus assuré notre lendemain. La valeur de l’ordre reçoit notre adhésion, et même si nous sommes hostiles à la police nous sommes cependant, par une étrange contradiction, partisans de l’ordre. Dans l’épanouissement des découvertes modernes et de notre puissance, un vertige nous saisit qui nous fait éprouver à l’extrême ce besoin. Or, c’est la police qui, du point de vue externe, est chargée d’assurer cet ordre, qui recouvre l’organisation et l’ordre moral. Comment lui refuserait-on le progrès le plus indispensable de ses méthodes ?

(souligné par nous)

Jacques Ellul, La technique, ou l’enjeu du siècle, ch. II, Caractérologie de la technique, Ed. Economica, 1990, réimpression 2008, p. 92-95.


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