Le travail dans le mode de production capitaliste est le lieu d’un problème
Et si on se méfie de la tradition marxiste ou anarchiste, on peut toujours se référer à d’autres penseurs pour réfléchir ce problème. A Marcel Mauss, à Max Weber, ou à Karl Polanyi. A propos de Polanyi, auteur majeur fort peu connu en France, on peut conseiller la lecture du livre de Jérôme Maucourant, qui vient de ressortir en poche : « Avez vous lu Polanyi ? », avec une préface d’Alain Caillé. Alain Caillé résume en préface les principales thèses de Polanyi :
— Il n’y a pas qu’une seule forme de circulation des biens et des services économiques, le marché, mais trois : la réciprocité (don/contre-don), la redistribution et le marché ;
— Il existe des marchés depuis longtemps. Ce qui est historiquement singulier, c’est le Marché autorégulé. Dans de tels marchés, le prix apparait comme la résultante de transactions au lieu de les précéder ;
— Pour qu’un tel Marché autorégulé apparaisse dans l’histoire, il faut que l’économique soit désencastré des relations sociales ;
— La société libérale devient une société de marché. Elle est désormais encastrée dans l’économie de marché et non l’inverse ;
— Dans une telle société, trois biens qui ne sont et ne peuvent être des marchandises sont traités comme des marchandises : la force de travail, la monnaie, et la Terre ;
— L’apparition d’une telle société n’est pas le résultat d’une évolution spontanée, mais d’une forme de décision politique et idéologique. Marché moderne et Etat moderne apparaissent conjointement ;
— Le libre marché autorégulé n’a existé en Europe que de la fin du 1er tiers du XIXème siècle à 1929. Les totalitarismes doivent être pensés comme des réactions à la désolation et au sentiment d’impuissance créés par le désencastrement du Marché ;
— Le triomphe de la démocratie est conditionné par le réencastrement de l’économie.
Très remarquable qu’un auteur qui écrivait avant guerre ait pensé à la Terre comme objet de marchandisation. En liant les trois problèmes : travail, monnaie, Terre, on peut penser un socialisme à visage humain qui sorte du dogme de la société de marché et qui prenne en charge la question écologique. De fait, on a avancé dans la détermination des problèmes depuis les expériences anarchistes en Espagne à la fin des années 30. D’ailleurs, l’essai de Maucourant se termine par un texte qui s’intitule : "Après Wall Street et Fukushima : amélioration ou habitation du monde ?" Tout un programme en effet, et une vraie alternative.
Prétendre prendre en charge la question écologique sans sortir de la société de marché, comme prétend le faire S. Lepeltier, c’est se nourrir d’illusions et préparer le fiasco. Le Grenelle de l’environnement est à cet égard exemplaire, en effet.