Si je comprends bien, l’arrivée d’internet devrait changer la mission des professeurs, qui devraient être chargés d’apprendre à leurs élèves à tricher grâce à ce nouvel outil génial. Voyez ces pauvres demeurés qui n’ont même pas compris ça, c’est grave !
Vous êtes vous jamais interrogé sur ce que signifie "tricher" ? Tricher c’est faire semblant de respecter les règles, mais ne pas les respecter, pour gagner. Le but du tricheur, c’est donc ou le gain, ou la vanité. Si c’est le gain, le jeu n’est plus là que comme un moyen — et il n’y a pas de plaisir au jeu lui-même (on ne peut avoir du plaisir à un jeu qu’en gagnant et en respectant les règles) ; si c’est la vanité, le joueur est typiquement dans une attitude de mauvaise foi : il fait « comme si », mais il se ment à lui-même, car c’est seulement s’il avait respecté les règles qu’il pourrait alors être satisfait.
Considérons maintenant les devoirs scolaires comme un jeu. Le gain, ce serait la note. Mais à quoi servent les notes, de quel type de « gain » parle-t-on ? Une note sanctionne la réussite ou l’échec dans l’accomplissement d’un exercice. Le tricheur espère avoir le gain — la bonne note ! —, sans déployer les efforts nécessaires. Le tricheur à l’école est — comme le tricheur au jeu — un vaniteux qui s’abuse et se ment à lui-même. Il sait qu’il ne mérite pas les lauriers qu’on lui donne, mais il s’en réjouit quand même. Jusqu’au jour fatidique où, ne pouvant plus tricher — pendant un concours par exemple, ou dans une situation professionnelle — il est mis devant la triste réalité dans laquelle il s’est placé : il ne sait rien, ou ce qu’il sait, il le sait si mal qu’il ne peut rien en faire.
Au poker, le tricheur peut escroquer ses partenaires. A l’école, le tricheur n’escroque, en fin de compte, que lui-même. Si du moins le rôle de l’école est de transmettre des connaissances.
Mais admettons avec certains sociologues que l’école ne soit qu’une vaste farce et qu’on n’y apprend rien de nécessaire, mais que s’y distribue seulement, en toute opacité, les critères de la distinction qui sert à alimenter le moulin de la reproduction sociale (vulgate bourdivine).
Certes le diplôme ou la note ne sont jamais que des signes. Et comme pour tout signe, le danger qui guette, c’est de prendre le signe pour la chose. Le tricheur, ayant trafiqué les signes par une tromperie, peut faire croire avec sa note ou avec son diplôme qu’il est savant à ceux (dont lui-même peut-être) qui accordent du crédit aux notes ou aux diplômes. Mais un tel crédit n’est possible que parce qu’un nombre suffisant de diplômés ne sont pas des ignorants. Ce n’est donc que parce que tous ne sont pas tricheurs que la tricherie peut fonctionner – autrement dit le principe de la tricherie n’est pas universalisable. Quand tous les bacheliers sans exception seront complètement ignorants, le baccalauréat ne sera plus le signe qu’on a acquis une culture minimale pour entreprendre des études supérieures, mais une fausse monnaie bien difficile à placer sur le marché de l’emploi ou de la formation. Nous y sommes presque, il faut le reconnaître.
De ce constat, certains ont voulu jeter le bébé avec l’eau du bain. Comme Valéry critiquant les diplômes en eux-mêmes. C’est une position exagérée : mais le diplôme ou les notes n’ont de valeur, c’est vrai, que dans un système de coordonnées fiables. La tricherie – du côté des élèves – ou la démonétisation des diplômes pour satisfaire la demande sociale – du côté de l’institution – sont donc bien des problèmes, et même des problèmes graves, que je m’étonne que vous traitiez avec tant de légèreté.
Je trouve particulièrement absurde votre proposition de demander aux professeurs d’apprendre à leurs élèves à tricher. Mais bien symptomatique d’une tendance qui consiste à taper sur les professeurs dès que quelque chose dans l’école pose problème. Ici par exemple une évolution technique.